Je n'entends pas ici le mot modernité dans son sens historique, ce
qui nous ferait remonter au XVe siècle, mais dans son acceptation populaire
communément admise. La rigueur nous demanderait plutôt de parler de
post-modernité mais, outre le fait que ce dernier terme a été défini
de multiples manières, souvent contradictoires, il est bien trop théorique pour
désigner proprement une réalité aussi empirique que la culture populaire
moderne. Il faudrait cependant développer en quoi le concept de modernité unit
des choses aussi différentes que la mondialisation et le téléphone
portable, l'Europe et les séries télévisées, l'écologie et les jeux
vidéo, l'anti-racisme et les mangas, les droits homosexuels et le r'n'b. Mais
ce n'est pas mon propos ici, je ferai donc appel à votre bon sens.
Je ne porterai pas non plus de jugement sur ce concept. La modernité est en
effet un exemple parfait d'item culturel transversal, incluant de
nombreux aspects, certains positifs, d'autres négatifs, fortement intriqués les
uns dans les autres.
La question qui me taraude, depuis déjà longtemps, est celle du rapport
entre la modernité et les conflits de génération. Aborder cette question sous
l'angle d'une diffusion de la modernité dans l'ensemble de la société selon un
modèle vertical, du haut vers le bas, permet de comprendre la succession
temporelle des crises d'adaptation à cette diffusion.
La préhistoire de la modernité se situe dans la période d'avant-guerre. Elle
est alors presque exclusivement un stade de la pensée politique, marqué par
l'ouverture de la social-démocratie sur un internationalisme non plus ouvrier
mais politico-juridique. Elle ne concerne qu'une petite élite intellectuelle,
dont les plus évidents représentants français sont Léon Bourgeois et Aristide
Briand.
Le premier mouvement de la diffusion de la modernité s'étend de 1945 à 1968. On
pourrait l'appeler le moment mendésiste, tant la figure de Pierre
Mendès France est centrale pour tous ses "convertis". Progressivement, les
idées modernes prennent corps dans la jeunesse bourgeoise française, même si
elles restent encore minoritaires. Les représentants les plus caricaturaux de
cette période sont sans aucun doute le duo JJSS / Françoise Giroud, dont il a
été dit qu'ils "mangeaient des yaourts nature et buvaient de l'eau minérale"
dans une France encore très traditionnelle, attachée au "terroir". Le point
culminant de ce stade bourgeois est mai 68, conflit de générations par
excellence, qui consacre l'hégémonie des idées modernes dans la jeunesse
bourgeoise.
Les années 70 sont le théâtre d'une accélération du mouvement. Au niveau de la
bourgeoisie, ce sont désormais les cinquantenaires, et donc les élites au
pouvoir, qui se convertissent à la modernité. La présidence Giscard, et les
figures de Simone Veil et Robert Badinter, en sont particulièrement
révélateurs. Pendant ce temps, la jeunesse des classes moyennes subit l'onde de
choc de mai 68, et entre à son tour, progressivement, dans le nouveau monde.
C'est le début de la massification des idées modernes, et le conflit de
générations se fait alors ressentir dans l'ensemble de la société. Un élément
fortement symptomatique de cette période est l'évolution difficile du consensus
général sur le service national, sujet qui ne concernait que peu les enfants de
la bourgeoisie, mais qui est un marqueur fort de l'incompréhension réciproque
entre les adultes des classes moyennes et leurs enfants, et qui aboutira à sa
suppression vingt ans plus tard.
Durant les années 80 et 90, la génération du baby boom a des enfants à son
tour, et c'est donc une proportion importante, peut-être déjà majoritaire, des
français adultes qui devient moderne. Les jeunes générations des classes
moyennes sont maintenant totalement converties. Les icones médiatiques ont
remplacé les figures politiques : c'est le règne de Madonna et Michael
Jackson.
La fin des années 90 et les années 2000, enfin, voit la culture moderniste
commencer à pénétrer la jeunesse des classes populaires. L'apparition de
courants musicaux à la fois modernes et spécifiquement populaires comme le
r'n'b et la tecktonik en est la conséquence la plus visible. Les classes
moyennes supérieures sont désormais totalement modernisées, même si les plus
agés parmi les classes moyennes inférieures font encore de la résistance.
Le prochain et dernier stade est donc l'hégémonie totale de la modernité sur la
société. Et la fin des conflits de générations qui ont marqué les 60 dernières
années ? A moins que, comme je le suppose... un contre-mouvement se mettre en
marche, et que l'avenir appartienne à l' "anti-modernité".





























